le 11 mai 2021
Ascenseur spatial, guerre de 2060 et survie dans une grotte : quand l’extrême s’invite au bureau
Ils invitent des écrivains de science-fiction et un explorateur de l’extrême pour chambouler leur travail. Cette phrase pourrait faire la Une d’un canard à sensation décrivant les initiatives loufoques d’entreprises anonymes. Pourtant, ces démarches sont entamées par le fleuron des grands groupes français et le ministère des Armées. Elles illustrent un mouvement de fond dans le monde des entreprises. Décryptage.

 

Partenariat avec Usbek & Rica.

En mars 2020, une pandémie faisait basculer les acquis de l’économie mondiale, obligeant ses acteurs à pivoter en urgence pour se synchroniser avec la nouvelle donne du réel. Cet effet de surprise malvenu, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à vouloir s’en prémunir. Pour anticiper le futur et ses éventuels ébranlements, le monde du travail se tourne donc progressivement vers des spécialistes de l’inconnu. Plongée dans deux initiatives qui ont des choses à nous apprendre sur le monde du travail.

La “Red Team” du ministère des Armées : inviter l’inconnu et la surprise pour mieux se préparer à l’imprévisible

En 2020, l’Armée française a constitué une « Red team » de 10 auteurs de science-fiction pour imaginer les conflits de demain. Leur mission : renverser la table et bousculer les armées.

S’ils nous empêchent de dormir, alors ils auront réussi leur mission

Emmanuel Chiva

Fin octobre 2019, l’officier de réserve de la Marine nationale française Emmanuel Chiva se rend au festival international de science-fiction Les Utopiales, à Nantes. En discutant avec les intervenants et participants, il décèle dans les récits d’anticipation un pouvoir de réflexion créative qui manque parfois à son métier. « Je comprends que la science-fiction peut apporter une réponse pertinente à notre enjeu de projection dans le long terme et qu’elle peut nous aider à identifier des menaces qui demandent une préparation longtemps à l’avance », raconte-t-il. Il expérimente alors un premier rapprochement entre les ingénieurs de l’armement, les officiers, les prospectivistes et les auteurs de science-fiction et valide la pertinence du concept. Nommé quelques mois plus tard au sein du ministère des Armées en tant que directeur de l’Agence de l’innovation de défense, il décide de pousser le concept plus loin et amorce la création d’une Red Team – dans le vocabulaire de l’armée, un groupe de travail qui joue le rôle de l’ennemi – pour explorer les menaces du futur. En 2020, 10 spécialistes de la science-fiction (auteurs, scénaristes, dessinateurs et designers) rejoignent donc l’équipe, avec pour mission d’imaginer quelles menaces pourraient mettre la nation en difficulté entre 2030 et 2060. « S’ils nous empêchent de dormir, alors ils auront réussi leur mission », résume Emmanuel Chiva.

Une bonne histoire de science-fiction ne doit pas prédire la voiture de demain, mais l’embouteillage

Frederik Pohl

Afin que la magie opère, pas question d’enfermer la Red Team dans un bureau en attendant que quelque chose en sorte. Pour encadrer et stimuler le collectif, l’Agence de l’innovation de défense travaille avec les chercheurs de l’Université PSL (Paris Sciences & Lettres), mandatée pour trois ans par la voie d’un appel d’offres. « Nous avons pour mission de nourrir la Red Team en connaissances scientifiques, explique Cédric Denis-Rémis, vice-président Développement, Innovation et entrepreneuriat de PSL. Pour leur scénario d’ascenseur spatial par exemple, nous les informons de l’avancée de la science sur le sujet – même s’ils restent libres de tricher avec le réel. Nous animons les interactions entre la Red Team – les méchants – et une Blue Team constituée d’experts scientifiques et de consultants militaires – les gentils – pour que le travail produit, quelques fois éloigné du réel, s’inscrive dans un « cône de vraisemblance ». Ensuite, nous pratiquons de la recherche sur la production de science-fiction elle-même », continue-t-il. En faisant plancher des spécialistes de l’innovation, du management et de la créativité sur le dispositif, l’Université PSL creuse ainsi plusieurs questions : comment la science-fiction doit-elle s’adapter pour parler non plus à des néophytes mais à des experts de la science et de la guerre ? Un nouveau genre de S-F, comme le space opera, ou le steampunk, pourrait-il émerger du travail collectif des 10 auteurs ? Que nous apprend la modélisation mathématique du processus de raisonnement dans l’inconnu des auteurs ?… « L’Université PSL apporte de la rigueur scientifique mais aussi une méthode, explique Emmanuel Chiva. C’est la raison pour laquelle nous voulions un opérateur : grâce à eux nous avons la possibilité de faire évoluer la méthode pour la perfectionner au fil du temps ». 

Simuler la turbulence aujourd’hui pour mieux la recevoir demain, voilà l’ambition de l’Agence de l’innovation de défense. Dans le domaine militaire, l’anticipation est depuis toujours un maître-mot. « L’Armée ne change pas de porte-avions toutes les semaines, rappelle Emmanuel Chiva, Quand on construit un engin, on en prend pour 20 ou 30 ans. D’ailleurs, ceux qui vont utiliser le nouveau sous-marin nucléaire sur lequel nous travaillons aujourd’hui ne sont pas encore nés ». L’Armée française a ainsi depuis longtemps son propre service de prospective qui analyse la donne actuelle pour prévenir les menaces à venir. Avec la Red Team, il s’agit d’aller plus loin : « Notre mission, c’est d’anticiper la surprise stratégique, ajoute Emmanuel Chiva. Nous devons dépasser le mur de l’imaginaire et les représentations existantes » Dans le vocabulaire de l’art de la guerre, la “surprise stratégique” désigne la capacité à toucher son adversaire là où il ne s’y attend pas. « L’auteur américain Frederik Pohl disait qu’une bonne histoire de science-fiction ne doit pas prédire la voiture de demain, mais l’embouteillage » rappelle Emmanuel Chiva. Pour les auteurs, même combat : il s’agit moins d’inventer les armes du futur, que d’imaginer l’environnement dans lequel elles pourraient servir.

Fallait-il aussi un tel cadre pour que des artistes acceptent de collaborer avec des militaires ? « Dans la science-fiction, le ministère est souvent le méchant, rappelle Emmanuel Chiva. Mais alors que nous nous attendions à recevoir une trentaine de CV d’auteurs, nous en avons réceptionné 650, et aucun n’a demandé combien c’était payé. Les auteurs ont un sens aigu du service rendu et de la mission et ils sont motivés par l’aventure collective que représente la Red Team ». À chaque étape du dispositif, un soin tout particulier est ainsi apporté à la cohésion des équipes : lors de l’appel à candidature, les sélectionneurs ont veillé à recruter des auteurs capables de travailler en équipe et de recevoir des critiques et lors des phases de travail, la collaboration avec les prospectivistes déjà en poste a été organisée. « Nous avons veillé à remporter l’adhésion des militaires, des ingénieurs de l’armement et des prospectivistes de la DGRIS (direction générale des relations internationales et de la stratégie, ndlr) sur la méthode que nous avons adoptée ».

Début 2021, la saison pilote – il y en aura minimum trois au total – vient de s’achever et déjà les scénarios produits circulent dans les instances. « Les livrables sont portés à l’État-major de l’armée, à la Direction générale de l’armement, à la DGRIS, à la Gendarmerie nationale, explique Emmanuel Chiva. Nous recevons aussi beaucoup d’autres organismes et ministères qui sont intéressés par la démarche en elle-même ». Demain, les auteurs de science-fiction nous aideront-ils à lutter contre le changement climatique, à inventer le futur de l’éducation ou à doter notre système de santé de nouveaux modèles ? Plus largement, les entreprises seront-elles bientôt toutes amenées à compléter leurs compétences traditionnelles par les profils sensibles, créatifs et imaginatifs d’auteurs, de futurologues, ou de Chiefs of Imagination ?

 

Christian Clot : un explorateur de l’extrême raconte l’adaptation au monde des bureaux

Explorateur depuis plus de 20 ans, Christian Clot est spécialiste des milieux extrêmes : déserts brûlants, glaciers, forêts sauvages, mais aussi des zones de conflits humains ou de catastrophes climatiques – tsunamis, tremblements de terre, tempêtes. Aujourd’hui, entre deux expéditions, il transmet son expérience de l’adaptation humaine en situation de crise auprès des salariés de la banque, de l’assurance, de l’industrie, des médias ou encore de l’éducation.

 

 La créativité permet alors de se remettre en situation de conquête

Christian Clot

Depuis l’âge de ses 16 ans, Christian Clot part seul en expédition dans les coins les plus isolés et sauvages de la planète. Selon les occasions qui se présentent, il voyage aux côtés de scientifiques, ou de particuliers aguerris partageant son intérêt. En 2006, à 34 ans, il part en expédition dans la cordillère Darwin, au Chili. Avec ses deux compagnons de voyage, il se retrouve pris au piège d’une tempête soufflant à 200 km/heure. Pendant 13 longs jours, dont cinq sans réserve de nourriture, ils resteront bloqués dans la toile de tente qui leur bat le visage, avec un thermomètre qui affiche -50°C. Il éprouve alors pour la première fois ce qui sera, 10 ans plus tard, le fondement de son activité. « Tant que je lutte, j’épuise mon énergie, raconte-t-il. Je comprends alors qu’il faut passer par une phase d’acceptation de la situation et repartir de ça pour construire quelque chose de nouveau. La créativité permet alors de se remettre en situation de conquête ; en l’occurrence, je m’étais mis à tout documenter en notant ce que je ressentais dans un cahier ».  Un nouveau type d’exploration commence pour lui : celle du cerveau humain en situation de crise.

10 ans plus tard, Christian Clot crée un Institut de recherche sur l’Adaptation Humaine – Human Adaptation Institute pour asseoir ses 30 typologies de protocoles et approfondir ses recherches sur les mécanismes cognitifs et physiologiques de l’adaptation humaine face aux changements. Il y adosse ensuite une structure de formation – The Adaptation Group pour partager les conclusions de ses recherches et analyses in situ au plus grand nombre. À travers des conférences, ateliers et formations, il forme des équipes de structures variées à l’adaptation. « D’abord, toute crise prévisible n’est pas une crise, explique-t-il. Ensuite, il y a deux sortes de grands changements. L’un est ultra rapide et change la vie en quelques secondes ; l’autre est lent et installe progressivement l’individu dans la difficulté. Finalement, ça correspond à 100% à ce qui se passe en entreprise ».

Pour comprendre l’adaptation, il faut l’humain en situation de désadaptation

Christian Clot

Christian Clot ne cesse jamais ses expéditions, au contraire. « Pour comprendre l’adaptation, il faut l’humain en situation de désadaptation », rappelle-t-il. Mais depuis 2019, c’est un nouveau type de public qu’il embarque avec lui : des citoyens lambdas, sans expérience. « Les novices, c’est nouveau, explique-t-il. J’emmène des gens qu’il faut rendre capable d’évoluer sur des terrains qui ne sont pas les leurs ». En 2019, il part en expédition dans la Vallée de la Mort (Death Valley), l’une des zones les plus chaudes et arides de la planète, avec dix volontaires – cinq hommes et cinq femmes – tractant des chariots d’équipements de 100 à 130 kg. En mars et avril 2021, il s’installe pendant 40 jours à 800 mètres sous terre, dans une grotte de l’Ariège, accompagné d’un groupe de sept hommes et sept femmes, tous novices. Privés d’accès à une information temporelle (jour/nuit, heure, etc.), ils ont ainsi testé en conditions réelles la capacité du cerveau à comprendre le temps sans indicateur et la capacité d’un groupe à recréer une nouvelle synchronicité. Hors de la grotte, une trentaine de scientifiques a collecté les informations monitorées en temps réel dans la grotte, pour les analyser à l’issue de la mission. Après cette exploration, Christian Clot entraînera à nouveau un groupe de volontaires – toujours débutants – dans quatre expéditions de 30 jours pour faire la traversée successive des 4 milieux les plus extrêmes de la planète. L’objectif : observer et comprendre la modification physiologique du cerveau soumis à des situations réelles extrêmes et changeantes. « Ce qui nous intéresse, ce sont les prédicteurs qui font que certains parviennent mieux que d’autres à s’en sortir. D’ailleurs, contrairement aux idées reçues, les plus compétents ne sont pas toujours les plus aptes. Ils ont des connaissances si fortes dans un domaine qu’ils ont du mal à admettre que la donne a changé : ils doivent déconstruire leurs anciennes certitudes avant d’en construire de nouvelles ».

Contrairement aux idées reçues, les plus compétents ne sont pas toujours les plus aptes

Christian Clot

Ces expériences, les entreprises sont de plus en plus nombreuses à vouloir s’y frotter. « Il y a trois types de besoin du côté de l’entreprise, résume Christian Clot. Il y a d’abord conduire une équipe dans la difficulté, ensuite gérer des crises externes ou internes et enfin entendre et interpréter les signaux du monde actuel pour les intégrer au sein de l’entreprise ». En racontant ses peurs, ses émotions, ses conquêtes, l’explorateur propose aux travailleurs un détour imagé pour parler de leurs propres sujets. « Je leur raconte par exemple comment j’ai amené un groupe à marcher en direction d’un ours polaire plutôt qu’à s’enfuir ; ça les interpelle et eux se demandent alors ce qu’ils feront la prochaine fois qu’ils seront face à leur propre ours polaire et comment ils lui feront face ». En plus d’une évaluation sur-mesure de la capacité d’adaptation de l’équipe de l’entreprise, il délivre ses apprentissages : accepter que toute décision est précédée d’une émotion, que les peurs ont aussi leur place au bureau – et qu’elles peuvent être un outil efficace ! -, que toutes les compétences comptent, etc. « Je leur apprends aussi que la position de leader est fondamentale, et que son rôle est de dessiner une carte de Magellan puis de confier à chacun la mission autonome de compléter les parties blanches. Responsabilisés, des gens fondamentalement incompétents sont devenus hyper compétents. Tout simplement parce qu’on leur a montré le besoin et leur rôle à jouer dans le cadre de ce besoin-là ». 

Parfois, son terrain de jeu vient à lui. Les conditions extrêmes, Christian Clot n’a pas eu à les chercher bien loin en mars 2020. « L’épidémie de covid-19 a montré que tout peut arriver plus vite qu’on ne l’imagine, raconte-t-il. Toutes les entreprises et tous les humains ont été confrontés à l’adaptation à une condition extrême et il s’est passé en quelques jours autant d’événements qu’il aurait pu y en arriver en plusieurs années ». Avec son Institut et en collaboration avec une équipe de chercheurs, il lance une étude scientifique sur l’impact et l’adaptation face à la pandémie : COVADAPT. Il les transmettra ensuite au gouvernement français à travers l’appel aux Instituts lancé par le Comité scientifique. 

À ce jour, Christian Clot a donné plus de 400 conférences, formations ou audits dans des entreprises. Que ces dernières soient touchées par des événements extérieurs (crise sanitaire, ubérisation, pivot d’activité…) ou simplement en quête de stabilité, elles savent désormais que leur survie ne passe pas par une résistance au changement mais par son acceptation. Et que pour apprendre à s’adapter, nul besoin de hard skills, soft skills ou mad skills particulières ; mais bien d’une aptitude à développer de nouvelles compétences en continu.